concrete rules and abstract machines

Comment un degré se distingue-t-il d’un autre degré ? Là, j’insiste là-dessus parce que la théorie des quantités intensives, c’est comme la conception du calcul différentiel dont je parle ; elle est déterminante dans tout le moyen Age. Bien plus, elle est liée à des problèmes de théologie, il y a toute une théorie des intensités, au niveau de la théologie. S’il y a une unité de la physique, de la métaphysique au Moyen Age, elle est très centrée, comprenez, ça rend beaucoup plus intéressant la théologie au Moyen Age, il y a tout un problème, comme la trinité, à savoir trois personnes pour une seule et même substance, ce qui encombre le mystère de la trinité. On dit toujours : ils se battent comme ça, c’est des questions théologiques. Rien du tout, ce n’est pas des questions théologiques, ça engage tout parce que c’est en même temps qu’ils font une physique des intensités, au Moyen Age, qu’ils font une élucidation des mystères théologiques, la sainte trinité, qu’ils font une métaphysique des formes, tout ça, ça déborde beaucoup la spécificité de la théologie.

Sous quelle forme se distinguent trois personnes dans la sainte trinité ? C’est évident que là, il y a une espèce de problème de l’individuation qui est très très important. Il faut que les trois personnes soient, en quelque sorte, pas du tout des substances différentes, il faut que ce soit des modes intrinsèques. Donc, ils se distingueront comment ? Est-ce qu’on n’est pas, là, lancé dans une espèce de théologie de l’intensité ? Lorsque aujourd’hui, Klossowski, dans sa littérature, retrouve une espèce de lien très très étrange entre des thèmes théologiques dont se dit, mais enfin d’où ça vient tout ça, et une conception très nietzschéenne des intensités, il faudrait voir ; comme Klossowski est un homme extrêmement savant et érudit, il faut voir quel lien il fait entre ces problèmes du Moyen Age et des questions actuelles ou des questions nietzschéennes. C’est évident qu’au Moyen Age toute la théorie des intensités, elle est à la fois physique, théologique, métaphysique. Sous quelle forme ? Encore une fois, il y a des distinctions de degrés qui sont des distinctions intrinsèques, intérieurs à la qualité.

Alors, qu’est ce qui distingue quantité intensive et figure ou quantité extensive ? C’est qu’une quantité extensive, elle est composée de parties homogènes ; Elle répond assez bien à la formule de l’infinie actuelle, première couche de l’individualité : avoir une infinité, avoir un ensemble infini, parties extensives ; Tandis qu’une intensité, qu’est-ce qui la définit ? A ce moment là, une quantité extensive, remarquez, là, il y a un point déjà important, c’est que vous ne pouvez la penser que, sous quelle forme ? Vous ne pouvez la penser, dans l’étendue, que sous l’espèce de la durée. Vous ne pouvez penser une quantité extensive dans l’espace que sous l’espèce de la durée.

Qu’est ce que cela veut dire ? Ça veut dire que quantité extensive est le résultat d’une synthèse et cette synthèse est une synthèse du temps. En effet, quand je dis une ligne, je repère suivant de la durée, une synthèse des parties des segments dans laquelle je construis la ligne, ne serait-ce que dans la perception. Je regarde la longueur de la table, je commence par un bout, je progresse et il y a un moment où je m’arrête. La quantité extensive est constituée par une synthèse des parties homogènes dans le temps. Et c’est en vertu de cette synthèse dans le temps que je peux mesurer la grandeur extensive et dire elle a tant de mètres.

Gilles Deleuze. Spinoza. Cours du 10/03/81

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