“Bah, je suis extrêmement admiratif, surtout pour l’oeuvre de Gueroult, qui me paraît une très grande chose. Mais voilà que, quant à ce point précis de ce qu’il dit sur l’individu chez Spinoza, il n’y a aucune proposition de son commentaire, pourtant très, très précis, qui me semble fausse. Et alors quelque chose me trouble énormément, parce que le Savoir, l’érudition de Gueroult est une chose énorme, sa rigueur de commentaire me paraît immense, tout ça… et à la limite je comprends pas pourquoi j’ai cette impression que… qu’il manque. Ca va pas du tout ! Je vous ai dit tout ça pour que… quand… ce que j’appelle une séance technique, c’est vraiment dans les choses au niveau presque des lois physiques, invoquées par Gueroult, invoquées, peut-être, par Spinoza lui-même, ou celles que, moi, j’invoquerai, les modèles mathématiques et physique, que on invoque si bien que, si je me permets de dire tout le temps pour plus de rapidité que Gueroult se trompe, vous corrigez vous-même. Ca veut dire que je ne m’y reconnais pas, je me faisais une autre idée, une tout autre idée. Tout ça… pour ceux qui seraient vraiment spinozistes, vous irez voir chez Gueroult. Y’a aucune raison de me croire sur parole. Vous irez dans les livres de Gueroult, et puis ce sera à vous de choisir, ou bien de trouver encore d’autres solutions. Donc… ça, c’était un avertissement de précaution sur ce que je vais euh…. I ll y a un point sur lequel Gueroult a évidemment raison, je veux dire pour vous donner un avant goût du genre de technique que je souhaite. La plupart des commentateurs ont toujours dit - la grande majorité, presque tous à ma connaissance - on dit que il n’y avait pas tellement de problème de la physique spinoziste, que c’était une physique tout à fait cartésienne. Tout le monde reconnaît que Leibniz a complètement mis en cause les principes de physique cartésienne, mais on accorde que Spinoza, il serait resté cartésien. Or c’est effarant ! Là alors Gueroult a absolument raison. Gueroult est quand même le premier - ça, ça veut dire quelque chose quant à l’ état des études en histoire de la philosophie, quand on ne fait pas très attention - Gueroult est le premier à signaler un petit point très précis.
A savoir, il est bien connu que Descartes insiste énormément sur l’idée que quelque chose se conserve dans la nature. Et notamment quelque chose concernant “le mouvement”. Donc considérant les problèmes de communication du mouvement dans le choc des corps - lorsque les corps se rencontrent - Descartes insiste - et ça va la base, ou une des bases de sa physique - sur ceci : quelque chose se conserve dans la communication du mouvement. Et qu’est-ce que c’est qui se conserve dans la communication du mouvement ? Descartes nous dit : c’est “m/v” ! C’est-à-dire : ce qu’il appelle ; ” quantité de mouvement”, et la quantité de mouvement, c’est le produit de la masse par la vitesse - mv, petit m, petit v. Spinoza, dans sa théorie des corps, au Livre II de “l’Ethique”, nous dit : “ce qui se conserve, c’est un certain rapport de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur.” (L. II, Prop. XIII, Ax.I, II, Lem. I). Un lecteur rapide se dira : “C’est une autre manière d’exprimer la quantité de mouvement “mv”. En effet, “m”, la masse, pour Descartes même, implique une force de repos, “v” implique une force de mouvement. Donc il semble que le passage se fasse tout naturellement de l’idée “que se conserve la quantité de mouvement dans le choc des corps” et qu’on passe tout naturellement à l’idée que : “se conserve le rapport du mouvement et du repos”. Je veux dire, la force de Gueroult … c’est quand même le premier à dire : mais enfin quoi : est-ce qu’on lit les textes ou pas ? Parce que c’est évident que c’est pas du tout la même chose. En quoi c’est pas du tout la même chose ?
”
Gilles Deleuze. Cours Vincennes. Spinoza. 10.02.81