“ J’en suis exactement là : et comment… comment opère ce vecteur ? Donc, là je fais un appel très solennel, très émouvant, parce que… : je recommence tout si c’est pas très très clair. Je veux dire : comme tout le reste dépend de ce point, je veux pas avancer si… je veux dire, voilà exactement ce qu’il faut : que vous ayez compris… que j’aie dit très clairement en quoi les affects sont un quatrième type de signe. Si vous n’avez pas compris, je recommence. Ça va ?… Oui ?… Oui ?… Alors je continue. Bien… bien, bien bien… Et vous comprenez tout ça ? Non, je dis ça pas du tout pour… mais, ça m’étonne, parce que ça me paraît très difficile… si vous, ça vous va, c’est très bien… Bon ! Et ben voilà, là je trouve que… il nous dit, alors…à ce point, il nous dit des choses qui vont devenir extrêmement simples. Il nous dit : « voilà, vous comprenez, dans la vie, et ben… qu’est-ce que vous avez à faire ? ». A ce premier… Donc, pour le moment, j’en suis exactement à ça : essayer d’esquisser les étapes de la sortie du monde des signes. On est encore dedans, hein, on en est pas sortis. On a une idée : ah, si… si je me mets sur ce vecteur là, peut-être que je vais en sortir, mais comment, pourquoi ? Et comment se mettre sur ce vecteur là ? Et bien supposez que je fasse ceci en vertu d’une nature particulièrement douée… Supposez que… -c’est pas tellement compliqué d’un certain point de vue, vous allez même penser, j’espère, que c’est des choses que toute une tradition philosophique ont toujours dit, par exemple, depuis Epicure. C’est en effet une tradition assez Epicurienne, mais en un sens… au vrai sens d’Epicure, qui ne consiste pas du tout à dire « amusez-vous », qui consiste à dire beaucoup plus : à nous convier à une entreprise de sélection. Qui consiste d’abord en une espèce de parti pris : « non, on ne me fera pas croire qu’il y ait quelque chose de bon dans la tristesse ! Toute tristesse est mauvaise ! ». Alors on peut me dire -d’accord, je suis pas idiot, ça je peux le comprendre…-, que les tristesses sont inévitables, tout comme la mort, tout comme la souffrance. Mais chaque fois que je verrai quelqu’un qui essaie de me persuader que dans la tristesse il y a quelque chose de bon, d’utile ou de fécond, je flairerai en lui un ennemi, pas seulement de moi-même mais du genre humain. C’est à dire : je flairerai en lui un tyran, ou l’allié du tyran, car seul le tyran a besoin de la tristesse pour asseoir son pouvoir. ”
Gilles Deleuze. Spinoza cours 8 du 03.02.81 − 1 transcription: Jean-Charles Jarrell