concrete rules and abstract machines

Je peux dire Aristote, alors lui en retourne très loin. Aristote, comment il définissait le vrai ? En très gros, peu importe, il a une conception de la vérité très compliquée, mais Aristote définissait la vérité par la “forme”. Chez Descartes, vous trouverez encore le mot “forme” ; mais voilà, la forme est devenue entièrement subordonnée, à la lettre je dirai à la luminosité intellectuelle . Si bien que là, il me semble, j’ai vraiment pas forcé les choses pour dire que c’est la même histoire qu’en peinture, je veux dire le domaine que la peinture du 17ème siècle va découvrir, ou va promouvoir ou va inventer les moyens techniques, de faire une lumière indépendante des formes. La philosophie du 17ème, dans sa théorie de la vérité, va définir la vérité par une lumière, une luminosité, qui évidemment rompt avec la conception formelle d’Aristote. A la limite, c’est les formes qui dépendent de la lumière, c’est plus la lumière qui suit les formes. Il y a un type qui a comparé (alors là je fais une parenthèse de parenthèse … ça fait rien ! ) une étudiante : il est 11h30 Deleuze : il est 11h30 il faut que j’aille faire une course, alors. Je finis juste ce point, il y a un type qui a comparé très très bien, un critique allemand qui a comparé des intérieurs d’église, 16ème siècle et 17ème siècle. Une fois dit que l’intérieur d’une église c’est un thème courant, c’est un thème d’école en peinture, il y a énormément de peintres qui ont fait des intérieurs d’église . Alors, il compare des versions 16ème et des versions 17ème ; c’est très très frappant la répartition des lumières à l’intérieur d’une église. Au 16ème, on voit (là je dis des choses très générales, il faudrait voir dans chaque cas particulier - mais en très gros, on pourrait dire une chose comme ceci : c’est qu’au 16ème, la répartition des lumières et des ombres peut être très savante, elle est au service des formes, c’est-à-dire, même dans l’ombre un objet garde sa forme. Vous voyez ce que ça veut dire ? même dans l’ombre un objet garde sa forme, c’est très frappant au 16ème siècle. L’ombre en effet - ils ont pas le clair-obscur, c’est le 17ème, les techniques du clair-obscur ce sera avec le 17ème. C’est pas qu’ils en étaient incapables : c’est des grands peintres, ce n’est pas la question être capable ou pas, ils en ont rien à faire du clair-obscur. Leur recherche est tellement, leur problème est tellement un problème de la forme, ce qui ne veut pas dire simplement du dessin, la couleur, la lumière est subordonnée, est un traitement de la forme). L’ombre aussi, ce qui veut dire que, quoi ? je dirai en gros, ce qui veut dire que c’est un espace - et ça va être très important pour nous : c’est un espace qu’il faut appeler “optique-tactile”. En effet, si l’objet dans l’ombre garde sa forme, c’est évidemment par connexion tactile. Vous me suivez ? et en effet tout le tableau est optique, évidemment puisque c’est de la peinture, mais avec des référents tactiles : le contour. D’où le règne du contour notamment, est évidemment un référent tactile dans un monde tactile. C’est donc un espace, comment on dit, tactilo-optique. Qu’est-ce qu’ils font au 17ème ? Ils font une chose - alors on peut regretter, Vous comprenez, c’est là que les goûts prennent un sens ; on peut toujours dire : eh ben moi je regrette. Oui, mais à condition de savoir de quoi il est question, sinon les goûts au niveau de moi “j’aime, moi j’aime pas”, ça compte pas. Il faut dire ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas. Or on peut regretter en effet, ce monde tactilo-optique, parce que le 17ème va se lancer dans un truc un peu fou . Quand on dit ils sont raisonnables, que c’est l’âge du rationalisme. Oui, mais le rationalisme c’est de la folie pure. Ils vont se lancer, je dis ça pour les peintres , pour le moment quitte à me demander si ce n’est pas pareil pour les philosophes, tout à l’heure ; parce que pour les peintres, ils vont se lancer …

Gilles Deleuze. Cours Vincennes. Spinoza. 27.01.81

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