“ Et c’est ça qui fait que le monde est un monde fait d’ombre et de lumière, et c’est ça le fond des choses. Et après tout, les théologiens, la théologie négative qui étaient parfois des génies, vivaient dans cette atmosphère d’un monde d’ombre et de lumière ; ils multipliaient même les mots pour fixer une espèce .. ou pour approcher ce qu’ils appelaient le “phénomène du fond”. Bien plus, ils multipliaient les mots - en quel sens ? puisque le “fond” déjà c’est une notion équivoque et qu’il fallait qu’ils indiquent l’équivocité de la notion “fond” du mot “fond”. Il y avait un dieu du fond, il y avait un Dieu de l’ombre et un dieu de la lumière, et le dieu de l’ombre était un Dieu du courroux, le courroux. Et le dieu de la lumière était un dieu de la gloire ; mais le Dieu du courroux, du fond, était encore plus Dieu, il était Dieu plus fondamental que le Dieu de la lumière qui lui était déjà “forme”. Et tout ça, ça inspirera des textes splendides à la frontière de la mystique et de la philosophie, par exemple les textes de Jacob Beum. Ca se trouvera dans la philosophie romantique, dans la très grande philosophie romantique allemande du 19 ème, dans les textes splendides de Schelling . Où là, le langage développe jusqu’au bout sa puissance d’équivocité, où l’équivocité n’est plus de tout saisie d’un point de vue spinoziste comme un défaut du langage mais comme au contraire l’âme de la poésie dans la langue, et l’âme de la mystique dans la langue . Donc, là je prétends pas de tout …, j’ai dis ben non …Spinoza comprendrait mème pas ce que ça veut dire, il comprendrait même pas au sens … Eh ben , si on lui disait ça, il dirait … il y a même pas à lui dire ça. Imaginez, ça le concerne pas, lui c’est pas son problème. Lui il pense, mais pourquoi pense-il ça ? Que la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue là dans cette espèce de bouillie, de bouillie nocturne. Très curieux, voilà que c’est un philosophe de la lumière. Tous, tous les philosophes du 17ème, il faudrait se poser - mais je crois qu’on y arrivera que la prochaine fois - essayez de définir ces philosophies du 17ème siècle, pour qu’on se sentent plus proches d’elles, pour qu’on ait l’impression perpétuelle que, Descartes, Malebranche, tout ça c’est fini. Qu’est-ce qu’ils ont réussi ? qu’est-ce qu’ils n’ont pas réussi ? qu’est-ce qui a fait que la position du 17ème siècle n’est plus aujourd’hui possible ? Si fort que pourtant, ils nous apportent les choses et qui continuent à être actuelles. Qu’est-ce qui c’est passé entre le 17ème et le 19ème siècle ? tout ça c’est …, mais qu’est-ce qu’ils ont réussi ? Sinon, si on ne répond pas à cette question, je veux dire, c’est des philosophes qui resteront pour vous toujours même si vous les admirez, qui resteront toujours lettre morte. Ils ont réussi quelque chose qui devenait impossible après, sûrement pas de tout parce que c’était dépassé, parce que les philosophies c’est comme ça, c’est comme ça qu’elles durent, c’est comme ça qu’elles changent. Elles changent pas comme ça par caprice de thèse, j’ai une thèse…ça c’est - il faut être très jeune pour se réveiller un matin en se disant j’ai une idée. Non, ça se passe jamais comme ça, on a jamais une idée, ça se passe pas comme ça . ”
Gilles Deleuze. Cours Vincennes, 27/01/81. Spinoza